Présentation

Le regard se pose sur un détail. Rapidement, il est emporté par les courbes. Se laissant guider par la fluidité du trait, il parcourt les corps. De lignes légères en aplats plus marqués, il chemine. Puis, un point l’attire. Et un autre. Sans s’en rendre compte, il retrace l’itinéraire emprunté par l’artiste. Du centre de la toile, le crayon a bondi vers  les premiers points déposés, ceux pour tester la couleur, avant de regagner le cœur du sujet.

Ces « retours à la case départ », trajets incessants qu’il effectue inconsciemment, permettent à Guillaume de considérer la vision dans son ensemble avant de s’élancer à nouveau dans le dessin. De véritables constellations qui trahissent la tension au moment de l’exécution, les sensations.

« Tâches », « poussière »,  « éclaboussures »,
l’esprit se laisse happer par cette myriade occupant l’espace et le temps. Il divague. Il en est à se demander si ce sont les visages qui se désintègrent, si l’artiste a voulu illustrer « tu es poussière, tu finiras poussière », s’il n’y a pas là une allégorie à l’éphémère…lorsqu’ils les rencontrent. Pas de doute, du fond de leur visage sombre,
ces yeux le scrutent.

Difficile de se détacher des visages qui habitent l’œuvre de Guillaume. « Si je me concentre sur l’expression c’est peut-être parce que c’est ce que je comprends le moins quand je l’observe. C’est ce qui créé le plus de « tension » ». Mélancolie ? Force ? Dureté ? Que se cache-t-il dans ces visages sombres ?

Dans ces regards vers lesquels on revient sans cesse ? Au delà de la sensualité des courbes, loin des considérations techniques et même esthétiques, ce qui se passe est de l’ordre de l’émotion, de l’indicible.

Il y a de la grâce dans les corps dessinés par Guillaume, mais il y aussi et surtout de la vie. L’image n’illustre ni ne raconte, elle est. Touché, troublé, ému, on se retrouve plongé dans une autre dimension, celle du sensible.

Regarder ne suffit pas, il faut voir, tout voir, mieux voir. Et sentir. A force d’observation, l’objet apparaît dans toute sa complexité. Ainsi, le travail d’après modèle n’est pas à envisager comme un moyen de recopier ce qui se trouve devant les yeux, plutôt comme un exercice de prise de conscience. Une simple reproduction ne peut rivaliser avec cette présence, avec cette incarnation. L’imitation n’est d’aucun secours, il faut créer, composer, se frayer un chemin.

Désapprendre pour réapprendre. Dans un premier temps, le crayon permet de délimiter le terrain. Dans son sillage, les marques déposées sont autant de balises. A coups de traits, de traces, Guillaume tourne autour du motif, avance, recule, trouve des repères.

Petit à petit, un rythme s’établit.  L’observation et le dessin s’équilibrent, s’emmêlent pour ne faire plus qu’un. Le tracé s’ancre, les lignes se font plus profondes, le geste plus sûr. « Le dessin semble alors enrichir ma vision de la réalité et cette vison précise à son tour le dessin. Quelque chose apparaît, qui me surprend : ce qui était encore abstrait devient figuratif, la vision que j’avais rejoint ce que j’ai devant les yeux. ».

Cette évidence, qui finit par s’imposer, est présente dès le commencement. Elle sous tend chacune des actions, comme un fil invisible menant au but à atteindre. Ce n’est pourtant que lorsqu’elle saute aux yeux qu’on réalise qu’elle a toujours été là. On atteint alors un point où idées et a priori sont supprimés pour mettre sur la toile ce qui ne laisse pas le choix.
« Le tableau est fini quand il a effacé l’idée » . 

Une fois suffisamment cohérente, la peinture crée un espace parallèle au réel, un monde au sein d’un monde. Le peintre parvient à appeler ce dont la peinture a besoin, à arrêter un instant qui peut durer des heures. En portant son regard sur le monde,
il permet de l’appréhender.

Charlotte Brouillard